lundi 7 octobre 2019

L'enfance a besoin d'être éclairée...

Rosso Fiorentino, l'ange musicien, 1520, musée des Offices, Florence.
"Plus le monde sera noir et plus il aura besoin d'être éclairé. L'enfance est traversée par un cortège de grands éteigneurs qui portent leurs idées, leurs opinions, leurs certitudes, leurs croyances reçues comme des cierges, solennellement. Ils croient éclairer, mais en réalité ils éteignent tout ce qu'ils prétendent éclairer. La vraie pensée, elle, est immédiatement agissante, elle ne peut pas être simplement pensée. Quand je lis un livre, quand je regarde un tableau ou que j'écoute de la musique, je suis une pie qui vole, non pas tout ce qui brille mais tout tout ce qui est vrai."

 Christian Bobin, la lumière du monde, ed Folio, p.72.

mercredi 25 septembre 2019

La beauté du monde nous parle de l'âme de l'Univers...



Quand on voit un être humain véritablement beau, ce qui est très rare, ou quand on entend le chant d’une voix vraiment belle, on ne peut pas se défendre de la croyance que derrière cette beauté sensible il y a une âme faite du plus pur amour. Très souvent c’est faux. Mais pour l’univers, c’est vrai. La beauté du monde nous parle de l’Amour qui est l’âme de l'univers, comme pourraient le faire les traits d’un visage humain qui serait parfaitement beau et qui ne mentirait pas.

Il y a malheureusement beaucoup de moments, et même de longues périodes de temps où nous ne sommes pas sensibles à la beauté du monde parce qu’un écran se met entre elle et nous, soit les hommes et leurs misérables fabrications, soit les laideurs de notre propre âme. Mais nous pouvons toujours savoir qu’elle existe. Et savoir que tout ce que nous touchons, voyons et entendons est la chair même et la voix même de l’Amour absolu.

Encore une fois, il n’y a dans cette conception aucun panthéisme  car cette âme n’est pas dans ce corps, elle le contient, le pénètre et l’enveloppe de toutes parts, étant elle-même hors de l’espace et du temps  elle en est tout à fait distincte et elle le gouverne. Mais elle se laisse apercevoir par nous à travers la beauté sensible comme un enfant trouve dans un sourire de sa mère, dans une inflexion de sa voix, la révélation de l’amour dont il est l’objet.

Ce serait une erreur de croire que la sensibilité à la beauté est le privilège d’un petit nombre de gens cultivés. Au contraire, la beauté est la seule valeur universellement reconnue. Dans le peuple, on emploie constamment le terme de beau ou des termes synonymes pour louer non seulement une ville, un pays, une contrée, mais encore les choses les plus imprévues, par exemple une machine. Le mauvais goût général fait que les hommes, cultivés ou non, appliquent souvent très mal ces termes  mais c’est une autre question. L’essentiel, c’est que le mot de beauté parle à tous les coeurs.

Simone WEIL, la beauté, 1951

mardi 20 août 2019

Le UN ou l'équilibre Yin et Yang


 "Il n'y avait pas de contraire mais des contrastes ; le monde était une somme  d'impressions. Les forces contraires se combinaient, se succédaient, s'alliaient, se remplaçaient, s'harmonisaient comme le yin et le yang, le jour et la nuit, l'ombre et la lumière, la femme et l'homme. La vie évoluait à chaque instant, mais rien n'était définitif. Ce qui constituait l'existence des hommes, des animaux et des choses était mouvant. Le yin avait besoin du yang et le yang du yin pour maintenir l'équilibre"

Le maître, Patrick Rambaud, édition Grasset, janvier 2015.





samedi 17 août 2019


A force d’aimer
Les fleurs, les arbres, les oiseaux,
A force d’aimer
Les sources, les vals, les coteaux,
A force d’aimer
Les trains, les avions, les bateaux,
A force d’aimer
Les enfants, leurs dés, leurs cerceaux,
A force d’aimer
Les filles penchées aux rideaux,
A force d’aimer
Les hommes, leur rage de ciel,
A force d’aimer
Il devint, un jour, éternel

Maurice Carême




samedi 10 août 2019

L'amour de soi ou le reflet de l'âme ?

"Les surfaces réfléchissantes sont des pièges à Âme ou des portes ouvertes sur le monde de l'esprit".
Isha et Marc Lerner

Dans son livre, "Eros : l'amour qui comprend", Henning Köhler explique "qu'au moment de l'adolescence, parfois même dès 10 ans, le jeune ressent l’éveil de l’amour pour un autre être humain, généralement du sexe opposé. Il ne s’agit pas là de sexualité, davantage liée au corps ; mais d’une force qui naît en l’âme et que Henning Köhler appelle "force d’Éros", ce dieu grec de l’amour.
C’est la première fois - mais non la dernière - que la force d’Éros envahit l’être et le porte à aimer et à admirer un autre dont il découvre les qualités et pour lequel il se pare intérieurement et extérieurement. On peut appeler cette expérience l’intuition de l’être profond de l’autre, et cette "force d’Éros" stimule la créativité à la fois de celui qui aime et de celui qui est aimé".
  Pour Henning Köhler, cette source d’amour, de tendresse, constitue le fondement de la santé conçue non comme une absence de problèmes, mais comme la faculté de les assumer et de les faire évoluer. En revanche, quand le jeune, qui porte en lui l’aspiration à rencontrer dans la réalité un être qui corresponde à l’image idéale qu’il se fait de l’homme, voit cette aspiration refoulée par la réalité, des forces d’autodestruction et de destruction s’éveillent en lui, dues à la profonde déception qu’il éprouve. Aussi la réalité sociale est-elle profondément liée à la possibilité que cette force d’Éros puisse pénétrer et trouver un écho dans la réalité.

 Comme le démontre Hening Khöler la présence de l'autre est nécessaire car on découvre chez lui, des qualités qui nous attirent et pour lesquelles on éprouve de l'amour, elle est indispensable pour cheminer vers la rencontre de soi. "L'amour, nous dit Milan Kundera, c'est  le désir de cette moitié perdue de nous-même". Mais cette moitié de nous-même est-elle perdue ou inconnue ? Devons-nous la rencontrer à travers l'autre ou grâce à l'autre ? quelle est le sens de cette quête ?

Dans leur odyssée au coeur des contes et mythes  ("les cartes de l'enfant intérieur"), Isha et Marx Lener montrent une belle fée qui regarde son reflet dans une marre. Elle y recherche le sens profond de son existence. Cette image n'est pas sans rappeler, dans l'insoutenable légèreté de l'être de Milan Kundera, la quête de Tereza :

 "Elle tentait de se voir à travers son corps. Aussi se regardait-elle souvent dans le miroir. Et comme elle craignait d'être surprise par sa mère, ces regards portaient la marque d'un vice secret. Ce n'était pas la vanité qui l'attirait vers le miroir, mais l'étonnement d'y découvrir son moi. (...) Elle croyait voir son âme qui se révélait à elle sous les traits de son visage. (...)Elle y voyait l'expression fidèle de sa nature. Elle s'y contemplait longuement (...) ne laisser subsister sur son visage que ce qui était elle-même. Y parvenait-elle, c'était une minute enivrante : l'âme remontait à la surface du corps, pareille à l'équipage qui s'élance du ventre du navire, envahit le pont, agite les bras vers le ciel et chante"
L'insoutenable légèreté de l'être, 2e partie L'âme et le corps, Milan Kundera.

Contrairement à Narcisse, dont l'âme a été capturée dans son reflet en châtiment de sa vanité, Tereza et la fée s'unissent toutes deux à leur "soi bien-aimé", cette partie "perdue" d'elle-même qui est tout amour. Elles voient dans leur propre visage, la beauté sacrée de leur divinité intérieure et fondent dans l'immensité de son amour. Cette rencontre intérieure, avec la partie rayonnante et lumineuse de leur être, est une étape importante de l'incarnation, car c'est bel et bien sur terre que nous pouvons découvrir cet "amour de soi" qui "deviendra éternel" nous rendant ainsi un peu plus divin.

Le danger que l'on pressent chez Tereza est de "ne pouvoir être soi-même mais d'être celle que l'autre attend". Elle n'ose pas se regarder et s'aimer en toute légitimité comme si le jeu était interdit et que cette recherche d'elle-même pouvait être dangereuse.  Pourtant "Etre amoureux de soi" est un état d'être qui vécut, dans la légèreté et la joie, rend plus heureux et souvent courageux. Il éloigne l'être du poids de la solitude et lui donne une belle légitimité d'existence.

Le vrai danger est de refouler ce sentiment et de vivre dans la peur de ne pas être aimé tel que l'on est. Cette crainte profonde peut amener l'être à l'autodestruction ou jusqu'à se fondre dans le regard de l'autre et en perdre son identité. Si nous avons besoin de rencontrer la beauté de l'autre, il faut être suffisamment confiant et aimant par rapport à soi-même afin de ne pas s'égarer. L'amour de soi devient ici le "garde-fou" qui protège des méandres de la vie, de ses pièges et permet de dépasser un grand nombre de ses vicissitudes.

dimanche 21 juillet 2019

Peindre l'espoir

Estampe de Hiroshige
Le courage n'est pas de peindre cette vie comme un enfer puisqu'elle en est si souvent un : c'est de la voir telle et maintenir malgré tout l'espoir du paradis."
(....)
Extrait de la lumière du monde, Christian Bobin.

mercredi 10 juillet 2019

Le secret de l'arbre et du rocher.

Dans son livre Entretiens, Francois Cheng est interrogé sur la beauté de la pierre et de l'arbre. Il décrit tout d'abord la pierre et l'arbre dans leur forme variée pus il aborde la partie secrète de ses deux entités que sont la pierre et l'arbre...

"Mais outre cet aspect formel, il faut signaler leur qualité d'être : à leur manière, la pierre et l'arbre incarnent des vérités essentielles.

Selon l'imaginaire chinois, La pierre, cette matière incorruptible, est un témoin de l'origine, c'est-à-dire qu'elle était là dès l'origine. En elle circule le souffle originel. C'est pourquoi les Chinois aiment avoir la présence d'un rocher dans leur domaine ou dans leur jardin, qu'ils perçoivent comme un compagnon vivant, en qui ils puisent les vertus de pureté et d'humilité, de constance, et de persévérance.


Il en va de même pour l'arbre. Dans la nature vivante, l'arbre est le seul être, comme l'homme, qui se tient debout et qui se dresse vers le haut. Il est constant et durable, se renouvelant sans cesse, et sans cesse tendu vers la plénitude de sa présence au monde.

lundi 22 avril 2019

Notre Dame de Paris

Porter la beauté de l'édifice en soi, sa force véritable et sa promesse de renouveau aussi inébranlable que les mots de Victor Hugo.

"Les grands édifices, comme les grandes montagnes, sont l’ouvrage des siècles.
(...) L’art nouveau prend le monument où il le trouve, s’y incruste, se l’assimile, le développe à sa fantaisie et l’achève s’il peut.
La chose s’accomplit sans trouble, sans effort, sans réaction, suivant une loi naturelle et tranquille. C’est une greffe qui survient, une sève qui circule, une végétation qui reprend.
Certes, il y a matière à bien gros livres, et souvent histoire universelle de l’humanité, dans ces soudures successives de plusieurs arts à plusieurs hauteurs sur le même monument. L’homme, l’artiste, l’individu s’effacent sur ces grandes masses sans nom d’auteur; l’intelligence humaine s’y résume et s’y totalise. Le temps est l’architecte, le peuple est le maçon."

Victor Hugo, Notre Dame de Paris.

dimanche 21 avril 2019

Tout est signe

Tout  ce que je croise sur mon chemin, j'éprouve le besoin de le repenser. Pour moi, rien n'est indifférent, tout est signe qui demande à être déchiffré.
Francois Cheng

jeudi 18 avril 2019

Le porteur d'eau


Un porteur d’eau indien avait deux grandes jarres, suspendues aux deux extrémités d’une pièce de bois qui épousait la forme de ses épaules. L’une des jarres avait un éclat, et, alors que l’autre jarre conservait parfaitement toute son eau de source jusqu’à la maison du maître, l’autre jarre perdait presque la moitié de sa précieuse cargaison en cours de route.
Cela dura deux ans, pendant lesquels, chaque jour, le porteur d’eau ne livrait qu’une jarre et demi d’eau à chacun de ses voyages.
Bien sûr, la jarre parfaite était fière d’elle, puisqu’elle parvenait à remplir sa fonction du début à la fin sans faille.
Mais la jarre abîmée avait honte de son imperfection et se sentait déprimée parce qu’elle ne parvenait à accomplir que la moitié de ce dont elle était censée être capable.

Au bout de deux ans de ce qu’elle considérait comme un échec permanent, la jarre endommagée s’adressa au porteur d’eau, au moment où celui-ci la remplissait à la source.
« Je me sens coupable, et je te prie de m’excuser. »
« Pourquoi ? » demanda le porteur d’eau. « De quoi as-tu honte ? »
« Je n’ai réussi qu’à porter la moitié de ma cargaison d’eau à notre maître, pendant ces deux ans, à cause de cet éclat qui fait fuir l’eau. Par ma faute, tu fais tous ces efforts, et, à la fin, tu ne livres à notre maître que la moitié de l’eau. Tu n’obtiens pas la reconnaissance complète de tes efforts », lui dit la jarre abîmée.

Le porteur d’eau fut touché par cette confession, et, plein de compassion, répondit : « Pendant que nous retournons à la maison du maître, je veux que tu regardes les fleurs magnifiques qu’il y a au bord du chemin ».

Au fur et à mesure de leur montée sur le chemin, au long de la colline, la vieille jarre vit de magnifiques fleurs baignées de soleil sur les bords du chemin, et cela lui mit du baume au cœur. Mais à la fin du parcours, elle se sentait toujours aussi mal parce qu’elle avait encore perdu la moitié de son eau.

Le porteur d’eau dit à la jarre « T’es-tu rendu compte qu’il n’y avait de belles fleurs que de ton côté, et presque aucune du côté de la jarre parfaite ? C’est parce que j’ai toujours su que tu perdais de l’eau, et j’en ai tiré parti.
J’ai planté des semences de fleurs de ton côté du chemin, et, chaque jour, tu les as arrosées tout au long du chemin.
Pendant deux ans, j’ai pu grâce à toi cueillir de magnifiques fleurs qui ont décoré la table du maître. Sans toi, jamais je n’aurais pu trouver des fleurs aussi fraîches et gracieuses.