dimanche 22 mai 2022

vendredi 20 mai 2022

La poesie : reflet de soi

Paysage de la dynastie Ming du peintre Shen Zhou.
"Si vous voulez connaître le pin, allez jusqu'au pin ; si vous voulez connaître le bambou, allez jusqu'au bambou. Cessez de songer à vous-même ; sinon, vous vous imposez vous-même sur l'objet, et vous n'apprenez pas. La poésie naîtra quand vous serez devenus un l'objet et vous, quand vous aurez plongé suffisamment loin dans l'objet pour voir quelque chose comme une lumière cachée y scintiller. Aussi bien formulée que soit votre poésie, si votre sentiment n'est pas naturel, si vous et l'objet êtes séparés, votre poésie n'est pas une vraie poésie, mais tout au plus une contre-façon de vous-même".
Matsuo Basho, poète japonais du 17e siècle.


lundi 14 juin 2021

Si je diffère de toi, loin de te léser, je t’augmente

(...)  Il nous semble, à nous, bien au contraire, que notre ascension n’est pas achevée, que la vérité de demain se nourrit de l’erreur d’hier, et que les contradictions à surmonter sont le terreau même de notre croissance. Nous reconnaissons comme nôtres ceux mêmes qui diffèrent de nous. Mais quelle étrange parenté ! elle se fonde sur l’avenir, non sur le passé. Sur le but, non sur l’origine. Nous sommes l’un pour l’autre des pèlerins qui, le long de chemins divers, peinons vers le même rendez-vous.
(...)
Quelle que soit l’urgence de l’action, il nous est interdit d’oublier, faute de quoi cette action demeurera stérile, la vocation qui doit la commander. Nous voulons fonder le respect de l’homme. Pourquoi nous haïrions-nous à l’intérieur d’un même camp ? Aucun d’entre nous ne détient le monopole de la pureté d’intention. Je puis combattre, au nom de ma route, telle route qu’un autre a choisie. Je puis critiquer les démarches de sa raison. Les démarches de la raison sont incertaines. Mais je dois respecter cet homme, sur le plan de l’Esprit, s’il peine vers la même étoile.
Respect de l’Homme ! Respect de l’Homme !… Si le respect de l’homme est fondé dans le cœur des hommes, les hommes finiront bien par fonder en retour le système social, politique ou économique qui consacrera ce respect. Une civilisation se fonde d’abord dans la substance. Elle est d’abord, dans l’homme, désir aveugle d’une certaine chaleur. L’homme ensuite, d’erreur en erreur, trouve le chemin qui conduit au feu.

C’est sans doute pourquoi, mon ami, j’ai un tel besoin de ton amitié. J’ai soif d’un compagnon qui, au-dessus des litiges de la raison, respecte en moi le pèlerin de ce feu-là. J’ai besoin de goûter quelquefois, par avance, la chaleur promise, et de me reposer, un peu au delà de moi-même, en ce rendez-vous qui sera nôtre.

(...)
Au-dessus de mes mots maladroits, au-dessus des raisonnements qui me peuvent tromper, tu considères en moi simplement l’Homme. Tu honores en moi l’ambassadeur de croyances, de coutumes, d’amours particulières. Si je diffère de toi, loin de te léser, je t’augmente. Tu m’interroges comme l’on interroge le voyageur.

Lettre à un otage, Antoine de Saint Exupéry, chapitre IV et V.

mercredi 16 décembre 2020

Roumi, poète de l'amour, l'éveilleur d'âmes.

"Au delà du bien faire et du mal faire existe un espace. C'est là que je te rencontrerai.
Tu ne me chercherais pas si tu ne m'avais déjà trouvé."
Roumi



Roumi commence par dévoiler un tableau vertigineux du devenir cosmique de notre monde, montrant ainsi que dès 1250, bien avant Darwin, était connue l’évolution des espèces et de l’humanité.

- "D’abord, tu fus minéral, puis tu devins plante,
ensuite tu devins animal, comment l’ignorais-tu ?
Puis tu fus fait homme, doué de connaissance, de raison et de foi,
Quand tu auras transcendé la condition d’homme,
Tu deviendras sans nul doute un ange.
Alors tu en auras fini avec la terre, ta demeure sera le ciel.
Dépasse même la condition angélique,
Pénètre dans cet océan,
Afin que ta goutte d’eau devienne l’océan !

Grâce à cela il comprend le grand secret : l’amour est en réalité l’âme de l’univers qui a été créé par amour. Il est l’expression de l’amour et c’est lui qui le fait vivre.
La danse des atomes, la giration des étoiles et des planètes, la montée de la vie vers la conscience,
tout est dû à l’amour :

"L’amour est un océan infini,
Dont les cieux ne sont qu’un flocon d’écume
Sache que ce sont les vagues de l’amour,
Qui font tourner la roue des cieux
Sans amour le monde serait inanimé.
Chaque atome est épris de cette perfection
Et se hâte vers elle.
A chaque instant retentit de tous côtés
l’appel de l’amour.
Si ce n’avait été par pur amour
Comment aurais-je donné aux cieux
l’existence ?
J’ai élevé cette sublime sphère céleste
Afin que tu puisses comprendre la sublimité
de l’amour.

lundi 14 décembre 2020

François Cheng : "quand reviennent les âmes errantes" (extrait)



"Noble amitié, noble amour. Heureux ceux qui connaissent les deux dans le même temps. Si l'amour enseigne le don total et le total désir d'adoration, l'amitié, elle, initie au dialogue à cœur ouvert dans l'infini respect et à l'infini attachement dans la non-possession. Les deux, vraie amitié et vrai amour, s'épaulent, s'éclairent, se haussent , ennoblissants les êtres aimants dans une commune élévation. Moment miraculeux. Si miraculeux qu'il ne saurait se lover dans la durée. Bien nombreux, se tapissant partout sont les obstacles extérieurs. L'un d'entre eux, en tant voulu, vient en interrompre le cours. Mais les êtres à l'âme élevée ne se rendent pas : ils sont aptes à transmuer l'absence en présence. Toute force oppressive a pouvoir sur les corps ; nulle ne peut emprisonner les âmes ni l'une de l'autre les séparer. N'est-ce pas précisément ce que l'on observe chez les âmes fortes : plus longue est l'absence , plus ardent devient le désir dans l'attente. Pour peu que s'offrent un jour les retrouvailles, les cœurs épris, irrépressiblement, s'embraseront."

jeudi 5 novembre 2020

Notre vraie vie, c'est l'itinéraire de notre âme

Les vrais poètes sont les poètes de l'Etre
François Cheng

Extrait de l'entretien de Francois Cheng
  
Mais encore : croyant ? incroyant ?
Ni l’un ni l’autre : adhérent. Quelque chose est arrivé, j’y adhère. Surtout je ne me situe pas par rapport à une institution. La voie taoïste me permet de me situer dans un contexte vrai et large ; le fait christique me permet de jauger les choses au niveau des êtres. J’essaie d’intégrer tout ce qui répond à mes interrogations quelle que soit la provenance. Elles me ramènent toujours à mes 8 ans et à l’année 1937. J’ai compris à jamais qu’il faut tenir les deux bouts. Si on me donne une vérité qui ne répond pas à la beauté absolue et au Mal absolu, ca ne m’intéresse pas. Je conserve un vieux fond de vision taoïste : la Voie, toujours. Je n’y donne pas trop de contenu mais je sais que la vie personnelle est une aventure. Cette voie est juste, c’est un enseignement, je lui fais confiance mais il n’est pas assez incarné. Il n’y a pas d’autre aventure que la vie, de l’inattendu à l’inespéré, la mort en fait partie. Par la suite, j’ai aussi rencontré la voie christique. Le Christ a relevé le défi : il a affronté le mal absolu et incarné le bien absolu, par le geste et la parole. J’ai les deux voies en moi. Pas de reniement mais une sorte de continuation vers plus d’amitié au sens où l’entend Simone Weil, d’incarnation, de geste, de reconnaissance, de signes, d’où ma rencontre avec saint François quand j’ai été à Assise. Mais si vous me demandez comment je conçois l’aventure de la vie, ma réponse restera marquée par mon vieux fond taoïste. Cette voie est fondée sur l’idée de transformation, mot-clé des Sonnets à Orphée de Rilke. Le devenir de l’univers vivant nous dépasse, ce n’est pas à nous d’en tirer les conclusions. A la fin de ses mémoires, Albert Schweitzer qui était pourtant chrétien, se montrait taoïste en ce qu’il faisait son critère de la question : est-ce dans le sens de la vie ?

(...)

C’est encore possible de s’émerveiller du spectacle du monde comme vous le faites dans vos livres ?
Puisque le moindre fait divers m’empêche de dormir, vous imaginez les massacres, les tueries de masse, les guerres… Je reçois beaucoup de lettres de lecteurs. Hier (n .d.l.r. : début janvier), j’en ai reçu de cinq personnes dont les enfants sont morts au Bataclan. La plus jeune victime avait 17 ans. Je ne me permets pas de répondre par des mots de consolation, jamais. Je n’en ai pas la qualité. Je réponds que je communie de tout cœur avec la personne qui m’écrit et avec sa fille ou son fils, que la lumière de sa jeune âme nous éclaire et nous guide si on est capable de ne pas oublier. Que ce soit les gens qui m’écrivent ou ceux qui m’arrêtent dans la rue, nul ne demande rien. Ils veulent juste parler, me dire qu’ils ont l’un de mes poèmes à une cérémonie, celui où il est dit qu’on n’a pas eu le temps de faire ses adieux. Nous avons actuellement, vous et moi, un échange d’esprit à esprit qui peut se transformer un jour en un échange d’âme à âme, quand je ne serais plus là, que vous repenserez à notre rencontre et qu’il en restera autre chose que ce que l’on s’est dit. Notre vraie vie, c’est l’itinéraire de notre âme.
Calligraphies de François Cheng, photo Passou, entretien avec Daniel Lefort

Article : http://larepubliquedeslivres.com/notre-vraie-vie-cest-litineraire-de-notre-ame/comment-page-1/

mardi 3 novembre 2020

Accompagner la marche

On imagine qu'il faut apprendre à marcher, puis à lire et à écrire en force....
Ce que l'on nie le plus souvent, par ignorance ou volontairement, c'est que tout ceci relève d'un processus naturel et que l'art consiste à l'accompagner.
La question de fond est de savoir pourquoi ce processus est-il le plus souvent entravé par l'idée qu'il faille intervenir et contraindre le jeune enfant dans ses apprentissages. C'est une vraie souffrance pour lui qui aura des conséquences dans l'estime de soi et la confiance en soi chez l'adulte.
Aussi, c'est un devoir d'être d'une précision extrême,  à l'image d'un instrument de musique bien accordé, et de savoir ressentir dans l'être son besoin, l'accompagner et non pas l'orienter dans un conditionnement.
Eduquer vers la liberté d'être soi-même en confiance, c'est de l'art, un art qui est à la portée de toutes les personnes bienveillantes et attentionnées, mais surtout conscientes et respectueuses de l'être en devenir.

vendredi 30 octobre 2020

Message de Clarissa Pinkola Estès

 

Princesse Mononoké

Message de Clarissa Pinkola Estès
Auteure du livre fondamental
"Femmes qui courent avec les loups".
(Traduction : P.Linda Steketee)


" Mes amis, ne perdez pas courage. Nous avons été préparés pour cette époque. De nombreuses personnes profondément et véritablement déconcertées m’ont contactée récemment. Elles sont préoccupées par l’état des choses qui se déroulent actuellement dans le monde. Nous vivons une époque de stupéfaction quotidienne et souvent de colère justifiée vis-à-vis des dernières dégradations commises contre ce qui compte le plus pour des gens civilisés ou visionnaires.
Vos appréciations sont justes. La gloire et l’orgueil démesuré auxquels certains ont aspiré tout en entérinant des actes si abominables contre des enfants, des personnes âgées, des gens ordinaires, des pauvres et des sans-défense, est à couper le souffle. Pourtant, je vous exhorte, je vous le demande, je vous supplie, s’il vous plaît de ne pas laisser votre esprit s’assécher en épuisant vos larmes pendant ces temps difficiles. Surtout ne perdez pas espoir. Plus particulièrement car le fait est que nous avons été préparés pour vivre cette époque. Oui. Pendant des années, nous avons appris, pratiqué, attendu et été formés pour répondre à ce niveau exact d’engagement.
J’ai grandi sur les Grands Lacs et je sais reconnaître un vaisseau qui est en état de naviguer lorsque j’en vois un. Concernant les âmes éveillées, il n’y a jamais eu de par le monde autant de vaisseaux à flot qu’actuellement. Et ils sont parfaitement équipés et capables de se signaler les uns aux autres comme jamais auparavant dans l’histoire de l’humanité.
Regardez par-delà la proue ; il y a des millions d’embarcations d’âmes justes qui se trouvent sur les eaux avec vous. Même s’il est possible que vos coques tremblent à chaque vague au coeur de l’orage agité, je vous assure que les grandes poutres qui composent votre proue et votre gouvernail proviennent d’une forêt bien plus vaste. Ce bois de construction est connu pour résister aux tempêtes, pour sa capacité à maintenir ensemble, pour sa résistance et sa longévité, quoi qu’il advienne.
En tout temps d’obscurité, face à tout ce qui ne va pas dans le monde ou qui semble irréparable, il existe une tendance à se détourner vers l’inconscience. Ne vous focalisez pas là-dessus. Il existe également une tendance à se laisser affaiblir en s’attardant sur ce qui est hors de portée ou sur ce qui ne peut encore se produire. Ne vous focalisez pas sur cela. C’est comme vouloir gonfler les voiles sans les avoir hissées.
On a besoin de nous, c’est tout ce que nous avons à savoir. Et bien que nous rencontrions de la résistance, nous rencontrerons d’autant plus de grandes âmes qui nous appelleront, nous aimeront et nous guideront et nous les reconnaîtrons quand elles apparaîtront. Ne disiez-vous pas que vous étiez croyants ? Ne disiez-vous pas que vous vous étiez engagés à écouter votre voix supérieure ? N’avez-vous pas demandé la grâce ? Ne vous rappelez-vous pas qu’être dans la grâce signifie se soumettre à la voix supérieure ?
Notre travail n’est pas celui de réparer le monde entier en une seule fois mais de tendre à rétablir cette part du monde se trouvant à notre portée. La plus petite et paisible chose qu’une âme puisse faire pour en aider une autre, pour aider une partie de ce pauvre monde en souffrance, sera d’une aide immense. Il ne nous est pas donné de savoir quels actes ou qui les accompliront permettant d’entraîner la masse critique qui fera pencher les choses vers un bien durable.
Pour qu’un changement profond puisse avoir lieu, ce qui est nécessaire est une accumulation d’actes, ajoutés les uns aux autres, continuellement. Nous savons qu’il n’est pas nécessaire que tout le monde sur Terre participe pour que prévalent la justice et la paix, mais seulement un petit groupe déterminé qui n’abandonnera pas à la première, deuxième ou centième tempête.
Une des actions les plus apaisantes et puissantes que vous puissiez accomplir pour intervenir dans ce monde tourmenté, est de vous lever et de révéler votre âme. Sur le pont, dans les temps d’obscurité, l’âme brille comme de l’or. La lumière de l’âme projette des étincelles, peut envoyer des balises lumineuses, faire des signaux de feu et permet à ce qui est juste d’être allumé. Pour que la lanterne de l’âme puisse être vue dans des temps d’obscurité comme ceux-ci – il nous faut être énergiques et faire preuve de miséricorde envers autrui : ce sont là deux actes d’immense bravoure et de la plus grande nécessité.
Les âmes se débattant captent la lumière des autres âmes pleinement éveillées et prêtes à le montrer. Si vous souhaitez aider à calmer le tumulte, c’est l’une des plus puissantes choses que vous puissiez accomplir.
Il y aura toujours des moments où vous vous sentirez découragés. J’ai moi aussi ressenti le désespoir de nombreuses fois dans ma vie, mais je ne lui accorde pas de place. Je ne le nourris pas. Je ne lui permets pas de manger à ma table.
La raison est la suivante: Au plus profond de moi, je sais quelque chose, tout comme vous le savez. C’est qu’il ne peut y avoir de désespoir lorsque vous vous rappelez pourquoi vous êtes venus sur Terre, qui vous servez, et qui vous a envoyé ici. Les bonnes paroles que nous prononçons et les bonnes actions que nous accomplissons ne nous appartiennent pas. Ce sont les paroles et les actes de l’Un qui nous a amenés ici.
Quand un grand navire est amarré dans le port, il est en sécurité, cela ne fait aucun doute. Mais ce n’est pas dans ce but que sont construits les grands navires. "

jeudi 29 octobre 2020

Le divin souffle de vie...


"Parfois ce qui se murmure en nous devient audible".
L'incoercible douleur sourde et profonde se transforme en un puissant élan de vie, apparaît un Amour absolu.
L'invisible et le visible se relient.
L'être disparu devient pure lumière, éclatante et autonome.
Son amour rayonne jusqu'au fond de nos cœurs, le remplissant de chaleur.
L'espoir de ce qui vit au-delà de nos vies devient presque tangible.
Mais l'univers est infini, il y a tant à faire...
Laisser faire l'Amour qui réduit les distances à une omniprésence,
Laisser faire la joie un jour de pure folie où le passé s'efface dans un éclat de rire triomphant de la mort vers une nouvelle vie.

Recuardame ou vivre avec les invisibles...



 Il aura fallu un long chemin à Miguel pour déjouer les pièges du destin et réaliser sa voie. Mais il ne s'agit pas seulement, pour lui, de poursuivre l'héritage culturel familial car Miguel veut jouer de la guitare et chanter alors que, de génération en génération, il n'y a pas d'autre alternative dans sa famille que de devenir cordonnier.
Depuis plusieurs générations, la musique est bannie de cette famille mexicaine car l'arrière-arrière grand-père de Miguel a quitté sa femme et sa fille Coco pour vivre sa vie de musicien et il n'est jamais revenu.
Face à cette superstition qui imagine que le malheur peut de nouveau arriver si la musique entre dans la famille, Miguel fait office de redresseur de mauvais sort. 
Il y a toujours un enfant dans l'histoire d'une famille qui va arrêter un transgénérationnel qui file du mauvais coton et s'obstine à certaines croyances archaïques.
Le caractère exceptionnel de l'histoire de Miguel est que, porté par son irrésistible envie de jouer de la guitare, il cultive une secrète passion pour un chanteur qui n'est plus de ce monde, mais qui garde une grande renommée, Ernesto de la Cruz. Il connaît toutes ses chansons et l'imite en regardant ses vidéos.
Dans un élan de désespoir, Miguel va décrocher la guitare de De la Cruz dans sa sépulture pour participer à un concours de musique, sa grand-mère venant de casser l'instrument de fortune, qu'il avait fabriqué afin de l'en empêcher.

C'est  "el dia de los muertos" (jour de la fête des morts) qui, au Mexique, est un jour de retrouvailles. Miguel, grâce à la magie de ce jour, va finir par rencontrer tous ses ancêtres en traversant un pont lumineux. Si les vivants semblaient tous prêts à entraver son destin, les défunts eux semblent beaucoup plus entreprenants pour l'aider à réussir.
 Cependant, avant de pouvoir réaliser son rêve le plus fou, même au-delà du monde visible, il devra faire l'expérience d'une réalité, belle et bien terrestre, celle de la désillusion et de la machination.
Son héros n'est rien d'autre qu'un imposteur et le magnifique Ernesto de la Cruz a deux visages et a construit tout son succès en empoisonnant l'arrière-arrière grand-père de Miguel et en lui volant ses chansons à succès. 
A ce stade du film, on peut être déstabilisé par un scénario si éprouvant dans un film  d'animation pour enfants. J'avoue avoir été interpellée par la mort de cet arrière-arrière grand-père : pas de pomme rouge à l'horizon, ni de vieille sorcière maléfique, pas de bonne fée, rien qui puisse laisser envisager une issue différente que la fatalité à cette dynastie de futurs cordonniers. Si dans les contes, le héros empoisonné peut toujours, sous l'effet de l'amour, retrouver la vie et bien là on est face à la part la plus obscure de notre humanité : Ernesto de la Cruz est un manipulateur et un assassin.

Toujours soucieuse de l'effet d'un tel message sur les enfants, je discutais avec un jeune garçon de 7 ans qui me parlait de sa tristesse face à la perte d'un membre de sa famille. 
Je lui demandais ce qu'il avait ressenti en voyant Miguel retrouver ses ancêtres dans le film Coco. Et puis, tout naturellement, nous en sommes arrivés à parler de... de...mais sur l'instant j'avais oublié le nom de ce fameux imposteur. Et là, j'entends très clairement : "tu veux parler d'Ernesto de la Cruz qui est un menteur, qui a tué l'arrière-arrière grand père de Miguel et qui lui a volé toutes ses chansons pour devenir riche."
Il ne m'a pas fallu plus d'une seconde pour comprendre que cet enfant avait tout saisi du monde dans lequel il vivait et peut-être l'acceptait-il avec une plus grande sagesse que moi.
Evidemment, il suffit d'allumer la radio, de lire la presse, de regarder les infos et d'aller au cinéma pour voir tous les Ernesto de la Cruz de nos vies qui sont tous autant applaudis que consacrés par des médias n'ayant jamais lu Faust.
A défaut d'une littérature trop intellectuelle, on pourrait aussi leur conseiller la lecture des derniers ouvrages sur les manipulateurs (Trop penser rend manipulable de Christel Petit Colin) qui nous rappellent que ce type de personnage ne dépasse pas l'âge émotionnel de 4 ans. Le danger vient de l'immaturité du manipulateur qui ne mesure pas les conséquences de ses actes sur les autres ou qui peut prendre un plaisir malsain à voir son entourage familial, amical ou professionnel souffrir.
Au regard de l'analyse de mon jeune ami, je rajoute que c'est d'être un adulte immature avec un pouvoir et une puissance en conséquence qui est dangereux quand on ne contrôle ni sa jalousie, ni ses frustrations, ni ses pulsions de conquête.
Coco devient ici un film porteur d'un message de soutien à ces enfants qui voient plus loin que ce que l'on imagine.
Passer l'épisode désagréable de la machination qui fout en l'air le destin d'un homme et d'une famille sur plusieurs générations, le fabuleux message du film Coco n'en demeure pas moins sublime. Il ne s'agit pas comme certains ont pu le développer simplement d'une vision américaine qui voit les riches demeurés riches et les pauvres asservis à la pauvreté au-delà de leur mort. Limiter le message du film a cette réalité est un peu réducteur.
 Si on accepte l'idée que notre imaginaire se poursuit après notre mort dans le monde des âmes, et bien nous pouvons tous créer la réalité qui nous est la plus chère dans notre au-delà. On comprend ici l'importance du développement de notre imaginaire et de nos rêves. Si notre créativité s'exprime visiblement aussi au-delà de notre réalité tangible, on comprend mieux le soin à donner à la qualité de nos pensées et de nos actes ici-bas.
En ce qui concerne le personnage d'Ernesto de la Cruz, on n'imagine très bien  pourquoi il croule sous une montagne de guitares dans une somptueuse maison à écrans plasma géants.
Mais l'essentiel n'est pas là, on y voit avant tout l'amour que Miguel développe en reliant les visibles et les invisibles ( si chers à Victor Hugo) afin de libérer sa famille d'une grande méprise qui l'empêche d'être lui-même.
En chantant  "Ne m'oublie pas" (Recuerdame),  la chanson réhabilitée de son arrière-arrière grand-père, il sauve la petite Coco qui sommeille au fond de cette grand-mère condamnée à l'immobilité physique mais surtout aux blocages émotionnels. Il lui révèle simplement en étant le témoin de ce pont qui existe entre les vivants et les défunts, la magnifique dimension de la Vie. Miguel devient le lien entre Coco et son père que la fatalité avait séparés.  Avec toute sa tendresse, il démontre que l'amour n'a pas de frontières, ni de temps, ni d'espace et qu'il suffit que les émotions soient connectées pour que tout se répare. Cherchant à être fidèle à lui-même et surtout à sa passion, Miguel sauve à la fois Coco et son père. Il la réveille de sa léthargie. Transportée par sa joie, elle voit renaître l'amour qu'elle éprouve pour son père. L'arrière-arrière grand-père échappe ainsi à l'oubli et demeure immortel car "Ceux qui disparaissent vraiment dans le ciel sont ceux qu'on oublie sur terre".

Coco est un film d'animation propre au génie de Pixar poétique rempli de réalisme et d'humour, mais surtout c'est un film audacieux qui nous révèle la complexité de ces liens invisibles et familiaux qui tissent nos vies et sans lesquels nous ne sommes pas tout à fait accomplis, ni tout à fait nous-mêmes.